Einucent's Weblog

Parler plusieurs langues

Posted in Occitâneries by Mars on Octòbre 16, 2013

J’entends dire (ici ou là comme dirait l’autre) que quand on pense dans sa langue on organise sa pensée différemment de comme le ferait quelqu’un qui ne parle pas la même langue. Je peux comprendre cet argument qui défend à travers la multiplicité des langues, la multiplicité des modes de pensée. Et pourtant je défends régulièrement, vis-à-vis de monolingues, l’idée que je ne «pense» pas dans une langue en particulier. La langue dans laquelle je vais m’exprimer n’intervient qu’au moment de formuler une phrase et c’est la langue adaptée à mon interlocuteur que je choisis d’utiliser.
Je serais bien incapable d’expliquer sous quelle forme s’élaborent mes pensées avant cette étape de formulation. Je peux par contre expliciter ce qui m’a permis de mettre en évidence le processus en partant de deux anecdotes :

  • Ma mère est essentiellement francophone. L’installation massive de voisins Britanniques l’a faite se confronter à l’anglais de plus en plus souvent. Elle se débrouille du reste désormais très bien au quotidien. Il y a quelques années, elle me raconte «J’ai rêvé en anglais». La monolingue qu’elle était encore ne pouvait qu’être interpellée par une telle remise en question de l’omniprésence du français.
    Ni mon père ni moi ne trouvions ça surprenant, les gens autour de nous parlent différentes langues, dans lesquelles nous sommes plus ou moins en mesure de leur répondre, qui sait la quelle peut s’inviter dans nos rêves.
  • Mon prof de cuisine participe à une rencontre internationale entre lycées hôteliers. Il nous relate à son retour : «Alors j’écoute ce qu’il me dit en anglais, je traduis dans ma tête, je trouve quoi lui répondre, je me traduis la réponse… le temps de faire tout ça il est passé à autre chose.»
    C’est en en entendant cette description d’étapes fastidieuses que j’ai réalisé que je procédais de façon beaucoup plus fluide : je reçois et émets dans la même langue que mon interlocuteur.

Ma mère, comme mon prof de cuisine sont des exemples représentatifs du handicap entretenu par l’omniprésence du français. Comme l’essentiel de la population de l’hexagone ils n’ont à leur disposition qu’un seul et même idiome pour s’exprimer et formuler leurs pensées. Un plurilingue n’aura pas ce handicap et ce d’autant moins qu’il est précoce. Je suis un bilingue tardif et je n’en pâtis pas.

Je ne me suis exprimé qu’en français jusqu’à l’âge de neuf ans. Avant d’entrer en classe de sixième j’ai suivi une activité péri-scolaire où nous apprenions des rudiments d’anglais (essentiellement via des jeux et comptines). Dans l’année qui a suivi j’ai acquis au collège des notions suffisantes pour comprendre la plupart des paroles des Beattles (c’est également à cette période que j’ai affiné mes goûts musicaux). Tant et si bien qu’à onze ans j’étais en mesure de tenir une conversation simple en anglais et ce sans accent français.
J’ai ensuite suivi des cours d’allemand et d’espagnol au cours de ma scolarité mais sans réelles occasions de pratiquer. Elles ne sont venues que bien plus tard et je cherche encore beaucoup mes mots dans ces langues.
Je connais depuis ma prime enfance l’existence de l’occitan et quelques mots et expressions mais pas au point que mon développement cognitif en ait été affecté. Un bilingue précoce, c’est-à-dire un enfant amené à pratiquer plusieurs langues dès qu’il acquiert la faculté de parler est bien plus à l’aise ; son cerveau se construit en conséquence alors que le mien, comme celui de tout monolingue, s’est vraissemblablement formé selon une logique utilitaire : une chose à dire = une zone à développer.
Ce n’est que vers quinze ou seize ans que j’ai cherché à apprendre à parler occitan. J’ai sollicité mon père comme locuteur ressource bien-sûr, mais également mes souvenirs d’enfance en terme de sonorités. Autant j’avais à ma disposition des ouvrages essentiels comme la grammaire de Michel Tintou et les dictionnaires d’Ives La Valada, autant c’est l’accent de Raymond Poulidor qui m’a appris à prononcer de façon, sinon authentique, à tout le moins crédible. Cet accent, je l’ai entendu dans la bouche de mon grand-père, alors décédé, qui pourtant s’appliquait à ne parler que français en ma présence. Le phénomène est connu, je ne m’étendrais pas. À dix-huit ans je savais parler, mais de la pluie et du beau temps, le vocabulaire qu’on doit mobiliser à cet âge là étant beaucoup plus conséquent.

Un mot toutefois quant-à l’accent. Cette dénomination est extrêmement subjective étant donné que c’est toujours l’autre qui a un accent et jamais soi-même. Dans notre cas particulier de locuteurs de langues minorisées, nous somme réduits à nous définir en fonction de critères venus du modèle dominant. Quelqu’un qui revendique son «accent du sud» est un occitan qui cherche à affirmer son identité par le seul phénomène qui lui reste connu. Il m’est toujours apparu comme un évidence que l’accent de mon Papet était cousin de celui de Raimu (ou de Nougarro que je découvrirai plus tard). L’accès facilité à des éclaircissement militants sur la question a fait que je n’envisage pas d’autre terme qu’occitan pour nommer ma langue. J’ai conscience qu’il n’en va pas de même pour tout le monde, y compris au sein de ma génération.

En écrivant ces lignes, je me rends compte que déjà, entre Civray et Chaisson j’ai été exposé à deux environnement linguistiques. L’un est relativement évident : Civray est en zone d’Oïl, il s’y parle un français standard parent du poitevin (il y a intercompréhension dans la plupart des situations). L’autre est à interpréter en filigrane : le français n’y est parlé par tout le monde que depuis l’entre deux guerres. Je n’ai aucun doute sur le fait que mes ancêtres proches ont du pratiquer entre leur limousin et le français de l’instituteur la même gymnastique maladroite que mon prof de cuisine avec son français et l’anglais.

Dois-je nécessairement considérer que j’ai reçu deux modes de pensée en héritage ? Certes, deux générations avant moi on pensait encore en occitan, mais de là à dire que j’en connais une quelconque répercussion… les chances sont bien maigres. Je préfère m’en tenir à ma formulation à la volée ; que je pratique désormais dans au moins cinq langues. En revanche l’honnêteté intellectuelle me commande de reconnaître qu’en terme de culture politique je suis pétri du modèle français, mais c’est une autre question.

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